Un regard sur le Bâton de Paroles

 

Philippe Rey - 2004-2006

François Camus, du RHQ, a écrit un texte sur le bâton de parole (voir aussi RHB-INfos n°23). Ce qu'il dit à propos du bâton de paroles confirme ce que j'ai dû clarifier aux hommes d'un groupe que j'aide à démarrer.

L'un d'eux, après la première séance de démarrage, me téléphone pour m'annoncer qu'étant occupé par son travail, il ne pourra pas venir à la rencontre suivante. Profitant de ce qu'il m'a au bout du fil, il me conseille, d'une manière assez paternaliste, d'être moins sérieux avec les règles de fonctionnement du groupe. Il trouve que ça coince tout le monde. Surtout cette histoire de bâton de paroles... Il me dit qu'il prévoit de venir à la soirée suivante avec du champagne et l'intention de dire aux hommes de ce décoincer !

Lors de la soirée, alors qu'il est absent, le bâton de parole fait un miracle. C'est une nouveauté, pour ces hommes, de l'utiliser. Ils apprennent à s'écouter entre eux et aussi à écouter en eux-mêmes, car je présente le bâton comme un  double symbole. Dans sa forme concrète de bâton, il autorise celui qui le tient à parler, et dans sa forme "abstraite", il autorise tous ceux qui ne l'ont pas à être "Gardien du Silence". Ce silence qui permet à la musique de la parole d'un sujet singulier de résonner dans les corps et dans les coeurs.

Pendant mon tour de parole avec le bâton, l'un d'eux est pris dans une résonance et m'interrompt pour exprimer spontanément son ressenti.

Pour moi, c'est merveilleux de le voir s'exprimer avec l'énergie d'un enfant qui vient de découvrir un trésor.

Et en même temps, j'observe l'impact de son intervention chez les autres hommes car chacun sait qu'il vient de prendre une parole à laquelle il n'avait pas droit. Quand il se tait, je demande aux autres hommes comment ils vivent ce moment de "transgression" de la règle de parole.

Ce qu'ils partagent est génial et prouve, pour moi, la nécessité du bâton de paroles.

Ils disent que leur attention s'est soudain défocalisée : elle est passée de moi, de ma parole et de mon corps-parlant à l'interaction entre cet homme et moi. C'est comme si, au lieu de pouvoir se centrer uniquement sur une seule personne, sur une seule parole, les hommes doivent maintenant trier entre plusieurs sources différentes d'énonciation-communication au lieu d'une seule :

a. moi,
b. l'autre homme et
c. le lien entre lui et moi ;
d. l'agitation intérieure que cela crée en eux.

J'entends ces hommes me dire qu'il leur devient impossible de rester centré sur ma parole et sur leur intériorité. Ils perdent leur concentration et l'écoute dles résonances que ma parole crée en eux.

Certains témoignent aussi se sentir inquiets de cette interruption et se demandent comment je vais réagir...

C'est beau et riche d'entendre à quel point le bâton de parole autorise (rend auteur) non pas uniquement la parole intime de celui qui parle mais aussi et simultanément une écoute personnelle intérieure de ceux qui écoute. Le bâton rend chaque homme auteur à la fois de sa parole et de son silence intérieur.

Daniel Sibony, avec son art de jouer sur les mots, a écrit ceci "Prenons acte de ceci : l'autre entend avec sa bouche ; avec ce qu'il peut dire de ce qu'il entend, ou de ce qu'il entendait avant. Et quand il est  "bouché", c'est qu'il a la bouche pleine... de soi. De tout ce qu'il n'a pas avalé... de soi." [Entre-deux, coll Points-Essais, Ed du Seuil 1991].

Alors merci à François d'apporter son texte, ses idées et son énergie à mes convictions et mes motivations pour les groupes de paroles avec bâton.

 

Du Biton de Paroles

J'ajoute que le bâton de paroles est, pour moi, une entrée, une invitation au biton de paroles : à la bite, à notre sexe d'homme comme bâton de paroles.

La bite comme bâton de paroles, c'est mon sexe vécu sur la modalité de l'invitation à la sécurité dans l'échange, à la confiance, à la confidence, au partage du silence et de l'intériorité.

J'ai développé, dans un autre texte, que le mâle croît bander à l'extérieur. C'est la bite comme engin de performance, c'est cette bite-ci qui est rpésentée dans les films porno (hétéro-normés)  et dans les textes du clergé médico-sexologique. C'est cette bite-ci qui fait que l'homme se retrouve, tôt ou tard, confronté à son vide intérieur, à son ombre.

Dans mes rencontres sexuelles affectives, dans les massages sexuels que je pratique, je vis la nécessité que se dresse en moi ma bite, que ma bite m'habite des pieds à la tête, en verticalité et en érection comme un bâton de paroles. C'est-à-dire au moins bâton comme un double symbole. Dans sa forme concrète de bite, il autorise celui qui le tient à parler, à sexe-primer : si c'est moi qui le tient, je peux agir en rencontre vers ma partenaire, si c'est elle qui le tient, elle peut agir avec lui. Et dans sa forme "abstraite", il autorise celles et ceux qui ne l'ont pas à être "Gardien du Silence", à être en observation de ce qui est reçu en soi.

Pour que, comme le suggère Sibony, j'entende ce qui m'habite avec mon sexe, avec ce que je peux dire de ce qu'elle entend, de ce qui la tend...

Passer du bâton de paroles à la bite comme Parole, c'est inviter les hommes à partir dans l'aventure de leur "bitographie", de la biographie de leur pénis et de leur couilles, de leur rapport à leur sexe, de leur vécu intérieure d'enfant-garçon, d'adolescent mâle dans sa peau et d'homme, d'amant, de père sexué et sexuel.

Puisuqe je parle de sexe, remarquez que Didier Dumas a publié : "Et si nous n'avions toujours rien compris à la sexualité", édition Albin Michel (2004). Il développe quatre tableaux :

a. Le premier porte sur la façon dont l'éducation sexuelle de l'enfant est pensée de nos jours. A partir d'une lecture des journaux pour parents, il met en relation l'absence plus ou moins totale de parole sur la sexualité au sein des familles et le fait que le suicide soit devenu la deuxième cause de mortalité des 14-24 ans.

b. Le second tableau explore l'histoire de notre sexualité. Il montre comment, en persécutant la sexualité infantile et en interdisant à la féminité de s'exprimer ailleurs qu'au sein des maisons closes, le puritanisme bourgeois du 19ème siècle a engendré deux pathologies : le fétichisme de l'homme et l'hystérie de la femme. L'absence de paroles sur la sexualité continue à se transmettre dans les relations mère-fille sur un mode fantôme.

c. 3ème tableau. Il traite de la façon dont la jouissance sexuelle a été pensée dans notre culture.

d. Le dernier tableau expose comment la jouissance et l'orgasme sont pensés dans la Chi-Ne ancienne (Chi = énergie, Ne = étendue, pays)...

Un must-read ...

 

Le Bol de Silence

En parallèle au bâton de paroles, il existe aussi le bol de silence. Le Bol de Silence est le complément "corporel" du bâton. Dans sa forme concrète de bol, il symbolise un "tour de silence", une parole insufflée sans voix, un silence, un soupir... le recueillement pour être-avec ce qui se passe en soi, ou pour être en amplification silencieuse de ce qui vient d'être dit par un autre...

Et dans sa forme "abstraite", il autorise tous ceux qui ne l'ont pas à être "Silence du Silence". Un silence de deuxième ordre qui permet au silence (de premier ordre, celui "imposer par le Bâton sur le mode de "tu ne peux pas parler puisque tu n'as pas le bâton) de s'ancrer dans son bol intérieur, de prendre racine jusqu'à devenir bruyant de résonnance dans les corps et dans les coeurs. Le bol du sience méditatif et contemplatif.

Le Bol de Silence accueille la Parole du Bâton, c'est sa fonction "utérine" : "Au niveau de l'énergétique sexuelle, l'utérus devient tout à la fois la caisse de résonnance et le creuset alchimique de la rencontre des deux forces sexuelles du mâles et de la femelle..." [D. Flaumenbaum, Femme désirée, femme désirante ; Payot & Rivages 2006]. Le Bol est le creuset de la rencontre des deux forces musicales de tout sujet : ses notes sonores et ses silences.

 

Philippe Rey

Genève - Coordination RHSR

prey@infomaniak.ch

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